Un peuple sans État : pourquoi les Kurdes peinent encore à conquérir l’indépendance
Les Kurdes peinent à devenir indépendants parce qu’ils cumulent plusieurs handicaps structurels qui se renforcent les uns les autres. A commencer par la dispersion sur plusieurs États, tout comme l’absence de doctrine politique unificatrice qui provoque depuis des siècles des divisions internes profondes, que ce soit par le biais des tribus ou des idées politiques, ce qui suscite une dépendance à l’égard de grandes puissances par un système renforcé des Etats en place, comme l’idéal d’un “Etat-nation” de la Turquie, initiée par les prémices de la République et tout cela mène à un refus quasi unanime de la communauté internationale de rouvrir la question des frontières au Moyen‑Orient sous prétexte de ne pas fracturer ses alliés et de fracturer la souveraineté des États où vivent les kurdes.
Qui sont donc les kurdes ? C’est précisément un peuple indo‑européen ancien, de la même famille que les iraniens, les premiers (proto-kurdes) apparaissent durant l’ère médique. Ainsi, les Kurdes occupent un vaste espace montagneux qu’on désigne sous le nom de Kurdistan, sans existence étatique reconnue. Cela en fait de la plus grande communauté sans nation propre à l’identité kurde. C’est de ce fait qu’ils sont répartis entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, avec une diaspora significative en Europe et ailleurs dans le monde. Cette mosaïque géographique n’est pas le fruit d’un choix mais celui d’un découpage imposé au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque les accords internationaux et les traités qui ont suivi la chute de l’Empire ottoman ont intégré les régions kurdes dans les nouveaux États-nations environnants, sans concrétiser les promesses d’un État kurde formulées notamment dans le traité de Sèvres. La volonté d’une indépendance a été poussée en décidant cette fois-ci de les intégrer. Les Kurdes sont ainsi devenus une minorité nationale importante dans chacun de ces pays, sans centre politique unique, ni capitale propre. La plus grande communauté se concentre aujourd’hui en Turquie, abritant plus de 10 millions de kurdes selon diverses sources.
Historiquement, les Kurdes n’ont pas constitué un grand empire comparable aux Ottomans ou aux Safavides mais ils ont aussi connu une succession de principautés, d’émirats et de chefferies tribales plus ou moins autonomes, insérées dans les structures impériales de leurs voisins. Quelques épisodes marquants, comme la République de Mahabad en 1946 en Iran, tout récemment à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a incarné la tentative de transformer une identité en projet étatique mais ces expériences ont été brèves, dépendantes de contextes internationaux particuliers et rapidement écrasées ou abandonnées. Toutefois, au XXe et XXIe siècles, l’expérience institutionnelle la plus durable est celle du Kurdistan irakien, une région autonome consolidée après la guerre du Golfe puis la chute de Saddam Hussein, dotée d’un Parlement, d’un gouvernement et d’une reconnaissance de facto. Au premier regard, nous pouvons dire qu’il y a visiblement un Etat kurde, mais même là, l’indépendance formelle n’a pas été obtenue et reste verrouillée par Bagdad et par les puissances régionales et internationales.
Un fil rouge traverse la trajectoire kurde moderne puisqu’ils n’ont été libres que partiellement du fait de la présence constante, voire l’emprise, de grandes puissances. Les Kurdes ont souvent été des variables d’ajustement dans les rivalités entre empires, puis entre États et blocs. On peut penser à la situation de l’Irak lors de la zone d’exclusion aérienne après 1991, puis l’intervention américaine de 2003 qui ont in fine permis l’essor d’une autonomie kurde sans précédent mais dans un cadre explicitement défini comme interne à l’Irak. Le référendum d’indépendance organisé en 2017, largement approuvé par la population kurde, n’a rencontré aucun soutien décisif à l’étranger et a suscité des sanctions de la part de Bagdad ainsi que l’hostilité de ses voisins turcs et iraniens. En Syrie, la guerre civile a ouvert un espace à l’auto‑administration du nord‑est, construite autour des Forces démocratiques syriennes et d’une expérience politique inspirée du confédéralisme démocratique. Toutefois, cette expérience reste prise en étau entre les intérêts de Damas, d’Ankara, de Moscou et de Washington, sans garantie solide de survie à long terme. Un impact fort et structuré n’est donc pas solide. Quant aux Kurdes de Turquie et d’Iran, toute revendication dépassant le cadre de droits culturels limités est immédiatement perçue comme une atteinte à la sécurité nationale, ce qui referme brutalement tout débat sur une éventuelle souveraineté, bien que depuis ces derniers temps les débats s’ouvrent, notamment en Turquie par la présence des compromis, mais cela n’atteint pas une volonté d'État indépendant.
À cette dimension géopolitique s’ajoute le poids de la répression et des massacres, qui ont profondément marqué la société kurde. Dans plusieurs pays, la contestation kurde a été traitée comme une menace existentielle par les pouvoirs centraux. Le résultat a donc été une succession de campagnes de violence : destruction de villages, déplacements forcés, exécutions extrajudiciaires, disparitions, campagnes d’« arabisation » ou de turquification au (cours des années 1950-1980 où parler le kurde était le fruit d’une restriction légale), privation de citoyenneté, interdiction de la langue et de la culture. Ces politiques ont eu un effet déstabilisateur majeur, en brisant les structures sociales locales, en provoquant un exode massif et en alimentant des cycles de radicalisation puis de répression. Elles ont aussi contribué à installer une méfiance durable entre populations kurdes et États de résidence, rendant extrêmement difficile la construction de compromis politiques stables. En Turquie, les Kurdes semblent progressivement être intégrés au système. De nos jours, on peut compter près de 140 députés d’origine kurde (sur 600), aucun système semblable à l’aparthied est présent, bien que les inégalités sociales soient présentes. Les rapports ne prouvent pas forcément une corrélation avec l’identité puisque ces inégalités se présentent également dans des quartiers à majorité turcs. L’emplacement des kurdes en Turquie par exemple semble être isolé.
Mais l’un des obstacles les plus déterminants à l’indépendance kurde réside dans l’absence de doctrine unificatrice et dans la fragmentation interne du mouvement kurde. À la différence de certains mouvements nationaux qui ont su, à un moment clé, se rassembler derrière un projet et un leadership relativement cohérents, le champ politique kurde est structuré autour de multiples centres, idéologies et stratégies. On y trouve des courants nationalistes laïcs, souvent marqués à gauche, des forces islamistes kurdes parfois intégrées aux systèmes politiques nationaux, des partis tribaux ou conservateurs, des mouvements marxistes ou post‑marxistes, des partisans d’une indépendance complète, d’autres d’un fédéralisme interne, d’autres encore d’une simple reconnaissance culturelle et d’une meilleure intégration. Cette pluralité n’est pas en soi un défaut mais, faute de convergence minimale sur un horizon commun, elle empêche la constitution d’un front politique unifié.
Les différences territoriales accentuent ces divergences. Les Kurdes d’Irak, dominés par de grands partis comme le KDP et le PUK, disposent d’institutions propres et se concentrent sur la gestion d’une autonomie reconnue, avec ses enjeux de gouvernance (et même de corruption), de partage des ressources énergétiques et de relations avec Bagdad. Les Kurdes de Turquie évoluent dans un cadre où coexistent un mouvement armé, le PKK, des partis politiques légaux pro‑kurdes, des élites kurdes intégrées dans les grands partis turcs et des acteurs islamistes kurdes représentés au Parlement. Les Kurdes de Syrie se structurent autour d’un projet politico‑militaire directement lié à la lutte contre l’État islamique et inspiré d’une idéologie distincte de celle des grandes familles politiques kurdes d’Irak. Les Kurdes d’Iran, enfin, sont confrontés à un système théocratique et sécuritaire qui limite drastiquement la visibilité de leurs organisations. Cette diversité de contextes produit mécaniquement des stratégies différentes, rarement synchronisées.
Il en résulte que, là où la Turquie de Mustafa Kemal Pasha a pu s’appuyer sur une direction politique claire et une armée nationaliste relativement unifiée pour bâtir un État-nation, les Kurdes n’ont jamais disposé d’un équivalent durable, ni en termes de leadership ni en termes de doctrine. Aucune figure ou organisation n’a réussi à incarner à la fois la pluralité des Kurdes et un projet commun de souveraineté reconnu par la majorité d’entre eux. Certaines forces misent sur l’indépendance, d’autres sur une large autonomie, d’autres sur la participation loyale aux institutions existantes, d’autres encore sur une doctrine islamiste qui relativise la priorité donnée à la question nationale. Même les forces islamistes kurdes, loin d’être toutes en opposition frontale avec les États centraux, sont parfois intégrées aux systèmes en place, ce qui les éloigne d’un projet national kurde transversal.
Ce morcellement doctrinal se double d’un problème central de soutien extérieur. L’expérience du Kurdistan irakien le montre avec une grande clarté; lorsqu’une population peut se prononcer massivement pour l’indépendance, sans que cela produise l’État désiré si aucun acteur régional ou international puissant n’est prêt à soutenir, reconnaître et défendre ce nouvel État. Les puissances voisines craignent un effet domino sur leurs propres populations kurdes. Les grandes capitales, quant à elles, invoquent régulièrement l’intangibilité des frontières et l’intégrité territoriale. Dans ce contexte, les Kurdes se retrouvent dans une situation paradoxale : ils sont souvent perçus comme des alliés tactiques — notamment dans la lutte contre des ennemis communs comme l’État islamique — mais rarement comme des partenaires à qui l’on confierait la légitimité d’un nouvel État. Dès que la menace commune se dissipe, les appuis internationaux se réduisent, et les entités kurdes se retrouvent isolées face à leurs voisins.
Les Kurdes qui choisissent la confrontation armée avec les États dans lesquels ils vivent rencontrent ainsi des limites matérielles et politiques très strictes. Ils manquent de moyens lourds, de profondeur stratégique, de bases arrière sûres, et doivent affronter des armées étatiques bien plus dotées, soutenues par des alliances et par des instruments de légitimation internationale. À mesure que les conflits se prolongent, la fatigue sociale s’installe, les pertes humaines s’accumulent et les pressions pour déposer les armes se renforcent, qu’elles viennent de l’intérieur ou de l’extérieur. Le cas des forces kurdes en Syrie illustre cette impasse : héroïsées comme combattants contre le djihadisme, elles demeurent pourtant sans garantie ferme de la part des puissances qui les ont soutenues militairement, et restent exposées aux offensives et aux pressions de régimes pour qui leur autonomie est inacceptable.
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