Du symbole de modernisation impériale à l’emblème de la rupture républicaine

La circulation, la politisation et l’interdiction du fez dans l’Empire ottoman et la Turquie républicaine

Ce qu’on nomme le fez est l’un des objets vestimentaires les plus chargés politiquement de l’histoire ottomane et turque. Son histoire permet essentiellement de dépasser l’image d’un Empire immobile qu’on le présumait strictement monarchique et féodal. Au contraire, elle révèle au contraire un État engagé, surtout au XIXᵉ siècle, dans un vaste processus de centralisation, de réforme administrative et de redéfinition de l’appartenance politique.

Introduit comme couvre-chef officiel sous le règne du réformateur sultan Mahmud II, notamment après la destruction du corps des janissaires en 1826, le fez devait, ici, contribuer à uniformiser l’apparence des fonctionnaires et des soldats. Il remplaçait une partie des anciens codes vestimentaires qui distinguaient la religion, le rang, la profession et le statut social des sujets de l’Empire. Paradoxalement, cet objet qui représentait d’abord l’occidentalisation et la modernisation ottomanes fut ensuite associé, sous la République de Turquie, à l’ancien ordre impérial et religieux, attribuant ipso facto une image en déclin pour l’avenir.

C’est justement ici que la révolution constitutionnelle de 1908 constitue une étape essentielle dans cette transformation. La restauration de la Constitution de 1876, la réouverture du Parlement, les élections, la multiplication des journaux et l’essor des partis politiques contribuèrent à politiser profondément la société ottomane. Cependant, l’Empire ne devint pas pour autant une démocratie libérale au sens contemporain : le vote demeurait masculin, indirect et lié au paiement de l’impôt (cens). Toutefois, une nouvelle culture politique émergea, et qui est fondée sur la représentation, la citoyenneté, la nation, la liberté, la religion et les idéologies concurrentes. Ce sont les nouveaux termes populaires.

Dans ce contexte, le vêtement devient in fine un moyen de communication politique. Le fez, le turban et le kalpak ne constituaient pas de simples accessoires. Ils renvoyaient à des conceptions différentes de l’État, de l’identité, de la modernité et de la tradition. Il serait cependant excessif d’affirmer que la manière précise de placer un fez permettait mécaniquement d’identifier un anarchiste, un socialiste, un conservateur ou un nationaliste. La signification politique du vêtement dépendait surtout du contexte, du groupe social, du lieu et de la personne qu'il interprétait.

En 1925, la République turque adopte la loi n 671 sur le chapeau. Celle-ci imposait aux parlementaires, fonctionnaires et employés publics de porter le chapeau adopté par la nation turque et proclamait que le chapeau devait devenir la coiffure générale de la population. La loi ne fut pas seulement une réforme vestimentaire : elle participa à une politique plus large de rupture avec l’héritage institutionnel, religieux et symbolique de l’Empire ottoman.

Un couvre-chef au cœur de la transformation politique

Les objets les plus ordinaires peuvent parfois devenir les témoins les plus révélateurs des grandes transformations historiques. Le fez en est précisément l’un de ces objets. Il est à la fois un couvre-chef, un produit commercial, un signe social, un uniforme administratif et surtout un symbole politique. Les habiles et les traditions durant cette époque sont reliés. 

Dans l’imaginaire contemporain, il est souvent associé à l’Empire ottoman, aux palais d’Istanbul ou à une forme d’Orient traditionnel. Cette image est pourtant trompeuse. Le fez n’a pas toujours représenté la tradition. Lorsqu’il fut adopté par l’État ottoman au XIXᵉ siècle, il incarnait au contraire la réforme, la centralisation et la modernisation de l’appareil impérial. En 1925, la République turque le condamna cependant comme l’un des signes d’un passé qu’elle entendait dépasser.

Cette évolution en apparence contradictoire constitue le cœur du sujet. Comment un couvre-chef présenté comme moderne sous Mahmud II a-t-il pu devenir, un siècle plus tard, le symbole d’une société jugée archaïque ? Comment un vêtement ayant circulé entre le Maghreb, la Méditerranée, les Balkans et le Proche-Orient a-t-il été transformé en signe de l’identité ottomane ? Comment la politisation de la société, à partir de 1908, a-t-elle modifié la signification du vêtement ? Enfin, pourquoi la République kémaliste a-t-elle voulu interdire le fez et imposer le chapeau européen ?

Pour répondre à ces questions, il faut éviter deux erreurs. La première consisterait notamment à imaginer l’Empire ottoman comme un système immobile qui serait entièrement “dominé” par une monarchie absolue jusqu’à sa disparition. La seconde serait d’interpréter chaque détail vestimentaire selon un code idéologique fixe. La réalité est plus complexe : les vêtements évoluent avec les institutions, les rapports sociaux, les guerres, les réformes administratives ainsi que les luttes de définition de la nation.

I. L’Empire ottoman tardif : un ordre impérial en transformation

1. Un empire monarchique, mais pas simplement « féodal »

L’Empire ottoman était bien une monarchie dynastique gouvernée par les descendants d’Osman depuis 1099. Le sultan concentrait alors des fonctions politiques, militaires et religieuses considérables. Toutefois, cette monarchie ne peut pas être décrite comme un simple système féodal figé.

L’État ottoman possédait une administration complexe, une fiscalité organisée, une armée permanente, des tribunaux, des provinces administrées par des gouverneurs et une longue tradition de production juridique. C’est ce qui mène à une population structurée par des appartenances religieuses, linguistiques, régionales et professionnelles. Les catégories utilisées par les contemporains ne correspondaient pas exactement aux notions modernes d’ethnie ou de nation.

Il est donc préférable de parler d’un empire multinational et multiconfessionnel, dans lequel l’appartenance religieuse occupe une place majeure. Les musulmans, les chrétiens et les juifs n’étaient pas nécessairement placés dans une situation identique, même si les réformes du XIXᵉ siècle tendirent progressivement à promouvoir l’idée d’une égalité juridique entre sujets impériaux.

Le vêtement rendait visibles ces hiérarchies. La forme du turban, sa couleur, sa taille ou son tissu pouvaient signaler le statut religieux et social de celui qui le portait. De même pour certaines professions et certaines fonctions administratives qui étaient reconnaissables par la tenue vestimentaire, bien qu’on ne puisse faire une généralité. 

2. Les réformes de centralisation

Au début du XIXᵉ siècle, l’Empire ottoman est confronté à plusieurs difficultés, telles que les pressions militaires des puissances européennes, l’autonomisation de certaines provinces, mouvements nationaux dans les Balkans, à une crise financière et la nécessité de réorganiser l’armée.

Le règne de Mahmud II, de 1808 à 1839, constitue une étape majeure. Dans ce contexte, le sultan cherche à renforcer le pouvoir central, à surtout réformer l’administration et à créer une armée directement dépendante de l’État. La destruction du corps des janissaires en 1826, connue sous le nom d’« Incident heureux », ouvre ainsi la voie à une réorganisation militaire profonde. Cette disparition fait aussi chuter l’influence soufie bektachie qui était d’ores et déjà présente grâce aux cercles des janissaires au sein de l’armée. 

Les réformes vestimentaires doivent être comprises dans ce cadre. Il ne s’agit pas seulement de modifier l’apparence des hommes. Il s’agit de produire un personnel d’État identifiable, discipliné et uniforme. La tenue devient ainsi une extension de la bureaucratie.

II. Le fez : origines, circulation et adoption ottomane

1. Un objet méditerranéen

Le fez est un bonnet généralement fait de feutre, souvent rouge, de forme cylindrique ou légèrement tronconique, et doté d’un gland. Son nom est lié à la ville de Fès, au Maroc, qui fut l’un des centres importants de production et de circulation de ce type de couvre-chef. 

Il serait toutefois réducteur de considérer le fez comme exclusivement marocain. Les couvre-chefs de feutre rouge circulaient dans un espace méditerranéen vaste et connecté. Ils étaient connus dans le Maghreb, en Égypte, dans les provinces arabes de l’Empire ottoman, dans les Balkans et à Istanbul. Les routes commerciales, les échanges maritimes et les mobilités administratives favorisèrent leur diffusion.

Le lien avec le Maroc est néanmoins essentiel, car il rappelle que l’histoire du fez ne commence pas à Istanbul. L’Empire ottoman ne l’a pas nécessairement inventé ; il l’a surtout institutionnalisé, en lui donnant une fonction politique et administrative nouvelle.

2. Le remplacement du turban

Dans l’ordre ancien, le turban possédait une forte valeur symbolique. Il renvoyait notamment à l’islam, à la respectabilité, à l’érudition religieuse et au statut social. Sa forme pouvait indiquer l’appartenance à certaines catégories de l’élite, notamment aux Şeyhülislam, la plus haute autorité religieuse à cette période pré-réforme de la tenue vestimentaire. 

De ce fait, la réforme de Mahmud II rompt partiellement avec ce système. À partir de 1826, le fez est introduit dans l’armée et la marine réorganisées. En 1829, une nouvelle réglementation vestimentaire impose aux fonctionnaires une tenue composée notamment du fez, d’un pantalon et d’un vêtement de type européen. 

 

Cette réforme abolit ou réduit les anciens codes vestimentaires qui distinguaient les individus selon leur religion, leur profession et leur rang. Le fez devient alors un instrument d’uniformisation. Le fonctionnaire musulman et le fonctionnaire non musulman doivent désormais apparaître de manière plus semblable dans l’espace public administratif. Nous assistons déjà à une prémisse d’une société séculaire au sein de la bureaucratie. 

Cette égalisation reste cependant relative. Elle ne supprime pas les inégalités réelles de pouvoir, de richesse et de statut. Elle modifie surtout leur expression visuelle. L’État tente ici de faire disparaître certains signes de distinction religieuse tout en créant une nouvelle hiérarchie fondée sur la fonction publique.

Les principales fonctions sociales du couvre-chef. 

3. Le fez comme symbole de modernité ottomane

L’importance du fez vient donc de son caractère ambigu. Il est à la fois traditionnel et moderne, oriental et occidental, impérial et bureaucratique.

Pour les réformateurs ottomans, le fez présente plusieurs avantages :

  • il est plus simple à porter que certaines formes de turban ;
  • il convient à un uniforme militaire et administratif ;
  • il donne une apparence commune aux fonctionnaires ;
  • il signale la discipline et l’appartenance à l’État ;
  • Il contribue à réduire les différences visibles entre communautés religieuses.

Le fez n’est donc pas originellement le symbole d’un refus de la modernité. Au contraire, il constitue l’une des premières apparences de la modernité impériale ottomane. Il est porté par des hommes qui appartiennent à une administration réformée et à une armée restructurée.

III. Société, classe et distinction : tout le monde ne porte pas le fez de la même manière

1. Une uniformisation incomplète

La réforme vestimentaire prétendait créer une apparence commune, mais la société ottomane demeurait très différenciée. La qualité du fez, la matière, le gland, la manière de l’associer à d’autres vêtements et le contexte de son usage pouvaient d’ores et déja distinguer les individus.

Un fez porté avec une redingote, un pantalon et des bottes ne produisait pas le même effet qu’un fez porté avec des vêtements locaux. De même pour le couvre-chef d’un haut fonctionnaire, qui lui, ne possédait pas exactement la même valeur sociale que celui d’un employé subalterne ou d’un artisan par exemple. 

Le vêtement ne doit donc pas être considéré comme un signe isolé. Il faut le replacer dans un ensemble, tel que sa coiffure, son costume, ses chaussures, ses tissus, ses accessoires, sa posture et le lieu de sa présence

3. Le vêtement comme forme de mobilité sociale

Le fez pouvait aussi être une manière d’afficher son intégration dans l’État moderne. Pour un fonctionnaire ou un membre des classes moyennes urbaines, porter correctement la tenue réglementaire revenait à afficher son appartenance à une société administrative nouvelle. Cette réforme vestimentaire créait ainsi un idéal de masculinité moderne : homme discipliné, rationnel, fonctionnaire, militaire ou commerçant. Le vêtement devenait une manière de se présenter comme civilisé, instruit et utile à l’État. Mais cette modernité était socialement inégale puisque les populations rurales, les habitants des provinces éloignées et les groupes attachés aux traditions locales ne s'approprient pas nécessairement les prescriptions d’Istanbul de la même façon. Entre la règle juridique et la pratique quotidienne, il existait un écart important.

IV. 1908 : constitution, élections et politisation de l’Empire

1. La révolution jeune-turque

La révolution de 1908 constitue le grand tournant politique qui permet de comprendre la politisation des vêtements et des signes publics.

Le mouvement jeune-turc s’oppose au régime autoritaire du sultan Abdülhamid II le jugeant autoritaire dans son contrôle des institutions. Le 23 juillet 1908, sous la pression de l’insurrection militaire et politique, la Constitution de 1876 est restaurée et le Parlement est rappelé. 

Il faut toutefois éviter de présenter 1908 comme l’établissement immédiat d’une démocratie complète car le pouvoir demeure encore une monarchie, le sultan demeure en place et les institutions parlementaires sont fragiles. Les Jeunes-Turcs eux-mêmes ne forment pas un bloc idéologique homogène. Ils regroupent des constitutionnalistes, des centralisateurs, des libéraux, des nationalistes et des acteurs attachés à différentes conceptions de l’Empire.

 

La révolution inaugure néanmoins la deuxième période constitutionnelle ottomane, qui transforme durablement la vie politique.

2. Le Parlement et les élections

Les élections de 1908 reposent sur un système à deux degrés. Les hommes ottomans de plus de vingt-cinq ans qui paient l’impôt peuvent participer à la première étape électorale et désigner des électeurs secondaires ; ces derniers choisissent ensuite les députés. 

Le système est donc limité puisque; 

  • les femmes ne votent pas ;
  • le vote n’est pas direct ;
  • la participation dépend de conditions fiscales ;
  • les mécanismes électoraux restent contrôlés par les autorités locales ;
  • La représentation n’est pas entièrement égalitaire.

Cependant, il est historiquement important de ne pas minimiser cette évolution. Pour de nombreux habitants de l’Empire, les élections introduisent de nouvelles pratiques : réunions, campagnes, affiches, discours, pétitions, débats et mobilisation de la presse.

Le Parlement rassemble des représentants issus de différentes régions et communautés. Sa composition reflète partiellement la diversité impériale : Turcs, Arabes, Grecs, Arméniens, Albanais, Slaves et Juifs y sont représentés, même si les chiffres varient selon les sources et les méthodes de classification [38][42][44].

Il serait donc inexact de dire que le Parlement était fondé uniquement sur les ethnies. Il serait tout aussi faux d’affirmer qu’il ignorait totalement les appartenances communautaires. La représentation politique ottomane se trouvait précisément au croisement de plusieurs logiques : citoyenneté impériale, communauté religieuse, région, langue et identité nationale.

3. Les nouvelles idéologies

Après 1908, les débats portent sur des questions qui dépassent largement la personne du sultan :

  • faut-il préserver un empire ottoman commun à toutes les communautés ?
  • faut-il renforcer l’identité musulmane de l’État ?
  • faut-il centraliser davantage le pouvoir ?
  • faut-il reconnaître une autonomie plus grande aux provinces ?
  • faut-il construire une nation turque ?
  • comment répondre aux nationalismes arménien, grec, arabe, albanais ou slave ?
  • quelle place accorder à la religion dans la citoyenneté ?

L’ottomanisme cherche à promouvoir une citoyenneté commune. L’islamisme insiste sur la solidarité religieuse et la légitimité du califat. Le nationalisme turc gagne en influence, tandis que les nationalismes non turcs se développent également. Le libéralisme constitutionnel demeure présent, mais il est concurrencé par des projets plus centralisateurs.

L’Empire ottoman de l’après-1908 n’est donc pas encore une nation-État. Il constitue un espace de compétition entre plusieurs définitions de la communauté politique.

V. Presse, espace public et langage vestimentaire

1. La presse comme moteur de politisation

La révolution constitutionnelle libère temporairement la presse et permet la création ou le développement de nombreux journaux et périodiques. La presse informe la population sur les élections, diffuse les textes constitutionnels et contribue à populariser les débats politiques. 

Cette liberté demeure cependant instable. En effet, dès 1909, des restrictions sont adoptées afin de limiter les mobilisations considérées comme dangereuses pour l’ordre public. La période constitutionnelle est donc marquée par une tension permanente entre ouverture politique et contrôle étatique.

Cette tension est fondamentale pour comprendre les vêtements. Dans une société où les journaux, les réunions et les associations deviennent des lieux de confrontation, le corps lui-même peut devenir un support de communication.

2. Le Parlement et les élections

Les élections de 1908 reposent sur un système à deux degrés. Les hommes ottomans de plus de vingt-cinq ans qui paient l’impôt peuvent participer à la première étape électorale et désigner des électeurs secondaires ; ces derniers choisissent ensuite les députés. 

Le système est donc limité puisque; 

  • les femmes ne votent pas ;
  • le vote n’est pas direct ;
  • la participation dépend de conditions fiscales ;
  • les mécanismes électoraux restent contrôlés par les autorités locales ;
  • La représentation n’est pas entièrement égalitaire.

Cependant, il est historiquement important de ne pas minimiser cette évolution. Pour de nombreux habitants de l’Empire, les élections introduisent de nouvelles pratiques : réunions, campagnes, affiches, discours, pétitions, débats et mobilisation de la presse.

Le Parlement rassemble des représentants issus de différentes régions et communautés. Sa composition reflète partiellement la diversité impériale : Turcs, Arabes, Grecs, Arméniens, Albanais, Slaves et Juifs y sont représentés, même si les chiffres varient selon les sources et les méthodes de classification [38][42][44].

Il serait donc inexact de dire que le Parlement était fondé uniquement sur les ethnies. Il serait tout aussi faux d’affirmer qu’il ignorait totalement les appartenances communautaires. La représentation politique ottomane se trouvait précisément au croisement de plusieurs logiques : citoyenneté impériale, communauté religieuse, région, langue et identité nationale.

3. Les nouvelles idéologies

Après 1908, les débats portent sur des questions qui dépassent largement la personne du sultan :

  • faut-il préserver un empire ottoman commun à toutes les communautés ?
  • faut-il renforcer l’identité musulmane de l’État ?
  • faut-il centraliser davantage le pouvoir ?
  • faut-il reconnaître une autonomie plus grande aux provinces ?
  • faut-il construire une nation turque ?
  • comment répondre aux nationalismes arménien, grec, arabe, albanais ou slave ?
  • quelle place accorder à la religion dans la citoyenneté ?

L’ottomanisme cherche à promouvoir une citoyenneté commune. L’islamisme insiste sur la solidarité religieuse et la légitimité du califat. Le nationalisme turc gagne en influence, tandis que les nationalismes non turcs se développent également. Le libéralisme constitutionnel demeure présent, mais il est concurrencé par des projets plus centralisateurs.

L’Empire ottoman de l’après-1908 n’est donc pas encore une nation-État. Il constitue un espace de compétition entre plusieurs définitions de la communauté politique.

V. Presse, espace public et langage vestimentaire

1. La presse comme moteur de politisation

La révolution constitutionnelle libère temporairement la presse et permet la création ou le développement de nombreux journaux et périodiques. La presse informe la population sur les élections, diffuse les textes constitutionnels et contribue à populariser les débats politiques. 

Cette liberté demeure cependant instable. En effet, dès 1909, des restrictions sont adoptées afin de limiter les mobilisations considérées comme dangereuses pour l’ordre public. La période constitutionnelle est donc marquée par une tension permanente entre ouverture politique et contrôle étatique.

Cette tension est fondamentale pour comprendre les vêtements. Dans une société où les journaux, les réunions et les associations deviennent des lieux de confrontation, le corps lui-même peut devenir un support de communication.

2. Les gestes, les couleurs et les vêtements

C’est de ce fait que les idéologies politiques se manifestent dans les discours, mais également dans les apparences. Les rassemblements, les cérémonies publiques, les uniformes, les drapeaux, les insignes et les couvre-chefs permettent de rendre les appartenances visibles.

Le fez peut alors remplir plusieurs fonctions :

  • exprimer l’intégration à la fonction publique ;
  • rappeler la loyauté envers l’État impérial ;
  • signaler une respectabilité urbaine ;
  • apparaître comme un signe d’attachement à la civilisation ottomane ;
  • devenir, selon les contextes, un symbole de conservatisme.

Il serait toutefois méthodologiquement imprudent de construire un dictionnaire trop précis du type : « fez porté en avant = socialisme », « fez porté en arrière = nationalisme » ou « fez incliné = conservatisme ». Les sources disponibles ne permettent pas généralement d’établir un code aussi mécanique.

La signification d’un vêtement dépend d’un ensemble de facteurs :

  1. la personne qui le porte ;
  2. le lieu où elle se trouve ;
  3. l’événement auquel elle participe ;
  4. la tenue qui l’accompagne ;
  5. le discours politique qu’elle tient ;
  6. le regard de ceux qui l’observent.

Le vêtement est donc un signe social ouvert, dont le sens peut changer selon le contexte.

VI. Le kalpak et la guerre d’indépendance : une autre politique du couvre-chef

1. Ne pas confondre fez et kalpak

Une correction importante concerne Mustafa Kemal et les nationalistes. Pendant la guerre d’indépendance turque, Mustafa Kemal est fréquemment représenté avec un kalpak, couvre-chef de fourrure ou de laine, souvent associé à l’armée et au monde turc et caucasien.

Le kalpak n’est pas identique au fez. Il devient un signe visuel de la résistance nationale et de la rupture avec le gouvernement impérial d’Istanbul. Des travaux consacrés à l’iconographie de Mustafa Kemal soulignent que le kalpak fonctionne comme un signe de reconnaissance des nationalistes réunis autour d’Ankara. 

 

Le choix du kalpak n’est pas neutre. Il permet de se distinguer du personnel du gouvernement du sultan, associé à Istanbul. Il exprime une autre légitimité : non plus celle du palais et de la monarchie impériale, mais celle de la nation en lutte pour la souverainté face au joug impérialiste.

2. Une chronologie plus complexe

La chronologie vestimentaire n’est pas une simple succession parfaitement nette :

  • le fez est introduit et normalisé sous Mahmud II ;
  • il reste porté par les fonctionnaires et les militaires pendant une grande partie de la période ottomane tardive ;
  • le kalpak gagne une importance particulière dans l’armée et dans le mouvement national ;
  • après la fondation de la République, le kalpak continue d’être utilisé dans certains milieux ;
  • En 1925, le chapeau européen est promu par le pouvoir républicain comme signe officiel de modernité.

Atatürk n’est donc pas simplement « l’homme du fez ». Dans les représentations de la guerre nationale, il apparaît surtout avec le kalpak. En 1925, il adopte au contraire le chapeau européen afin de mettre en scène le nouveau modèle républicain et libre.

 

VII. 1925 : la loi sur le chapeau et la condamnation du fez

1. La République contre les signes de l’Empire

Après la guerre d’indépendance, le nouveau régime républicain entreprend de transformer profondément la société. L’abolition du sultanat, la suppression du califat, la fermeture des institutions religieuses traditionnelles et la réforme de l’alphabet participent d’un même projet : construire un État-nation centralisé, laïque et moderne.

Dans ce contexte, les vêtements acquièrent une importance particulière. Le pouvoir considère que les apparences publiques doivent correspondre aux nouvelles institutions.

Le fez devient progressivement associé à l’ancien ordre ottoman. Ce renversement est historiquement remarquable. Le couvre-chef qui avait été adopté pour moderniser l’Empire est désormais accusé de représenter le retard et la domination des anciennes structures religieuses.

2. Le texte de la loi no 671

La loi no 671, adoptée le 25 novembre 1925, dispose que les membres de la Grande Assemblée nationale ainsi que les fonctionnaires et employés publics doivent porter le chapeau adopté par la nation turque. Elle ajoute que le chapeau doit être la coiffure générale de la population et que le gouvernement doit empêcher la continuité d’habitudes incompatibles avec cette orientation.

Le texte turc est relativement général. Il ne contient pas nécessairement une phrase disant simplement : « le fez est interdit partout et à tous ». Toutefois, dans la pratique politique et administrative, la loi vise clairement les couvre-chefs traditionnels, en premier lieu le fez. Les autorités entreprennent de faire respecter cette nouvelle norme et poursuivent ceux qui s’y opposent. Ainsi, la loi de 1925 ne se contente pas de recommander le chapeau européen ; elle établit une norme publique nouvelle qui rend le fez incompatible avec l’apparence officielle de la République nouvelle.

3. Atatürk et la mise en scène de la réforme

Mustafa Kemal Atatürk joue personnellement un rôle important dans la promotion du chapeau. Lors de ses tournées en Anatolie en 1925, il apparaît vêtu à l’européenne et utilise sa propre image pour convaincre la population du caractère nécessaire de la réforme 

La réforme est donc théâtrale au sens politique du terme. Le chef de l’État montre le vêtement qu’il veut voir adopté. Il transforme son propre corps en modèle national.

Cette stratégie révèle une conception particulière de la modernisation : l’État ne se contente pas de modifier les institutions ; il veut transformer les habitudes quotidiennes, les gestes, les apparences et les comportements.

VIII. Le fez comme symbole politique après 1925

1. Un objet interdit qui devient un objet de mémoire

Une fois associé à l’Empire et frappé par la réforme républicaine, le fez cesse d’être un vêtement neutre dans l’imaginaire politique turc. Il peut devenir :

  • un symbole de nostalgie ottomane ;
  • un objet religieux ou conservateur ;
  • un marqueur de critique de la laïcité républicaine ;
  • un élément de costume dans le théâtre, le cinéma ou le tourisme ;
  • un signe patrimonial dans les anciennes provinces ottomanes.

Cette évolution confirme qu’un vêtement n’a pas une signification fixe. Le même objet peut être moderne en 1829, administratif en 1890, impérial en 1910, réactionnaire en 1925 et patrimonial au XXIᵉ siècle.

2. L’héritage dans le monde ottoman

Le fez ne disparaît pas partout en même temps. Il continue d’exister dans plusieurs régions de l’ancien espace ottoman, avec des significations différentes. Au Maghreb, au Machrek et dans certaines communautés issues de l’Empire, il peut rester associé à la respectabilité, à la tradition urbaine ou à une mémoire ottomane.

C’est pourquoi il est important de ne pas limiter l’histoire du fez à la Turquie. Son parcours est transnational. Il relie le Maroc, les provinces arabes, Istanbul, les Balkans et les diasporas. Il constitue un exemple de la manière dont les objets circulent entre les sociétés et changent de sens en fonction des régimes politiques.

Le fez, une histoire de la modernité politique

L’histoire du fez montre que la modernité n’est jamais une catégorie simple. Le même couvre-chef peut être considéré comme moderne par un régime et archaïque par un autre. Il peut exprimer l’uniformisation administrative, la mobilité sociale, la loyauté impériale, la tradition religieuse, le nationalisme ou la nostalgie.

Dans l’Empire ottoman, le fez fut d’abord associé à la centralisation et à la réforme. Mahmud II l’utilisa pour réorganiser l’armée et l’administration, réduire la visibilité des hiérarchies religieuses et produire une nouvelle apparence commune des fonctionnaires. Il ne faut donc pas le présenter comme un symbole originellement conservateur.

La révolution constitutionnelle de 1908 transforma ensuite l’environnement politique dans lequel le fez était porté. La restauration de la Constitution, les élections, le Parlement et la presse firent émerger une culture politique nouvelle. Les Ottomans débattirent de la citoyenneté, de la nation, de la religion, de la liberté et de la représentation. L’habit devint alors l’un des langages visibles de ces transformations.

Cependant, il faut éviter d’attribuer aux détails du port du fez une signification idéologique automatique. La position du couvre-chef ne permet pas, à elle seule, d’identifier un socialiste, un anarchiste, un conservateur ou un nationaliste. La signification dépendait plutôt du contexte social, de la tenue complète, du métier, du lieu, du groupe et du discours politique de celui qui le portait.

Le kalpak doit également être distingué du fez. Il devint le signe de la résistance nationale autour d’Ankara et fut fréquemment associé à Mustafa Kemal Atatürk pendant la guerre d’indépendance. Le chapeau européen, enfin, devint après 1925 le symbole de la République, de l’occidentalisation et de la rupture avec les institutions ottomanes.

La loi sur le chapeau de 1925 révèle ainsi l’ambition profonde du kémalisme : non seulement changer le régime, mais transformer les corps, les apparences et les habitudes. La République ne voulait pas seulement être différente de l’Empire dans ses institutions ; elle voulait être reconnaissable dans la rue.

Le fez constitue donc un observatoire privilégié de la transition entre trois moments historiques :

  1. la réforme impériale du XIXᵉ siècle, qui fait du vêtement un outil de centralisation ;
  2. la politisation constitutionnelle après 1908, qui transforme les apparences en signes d’appartenance et de conflit ;
  3. La rupture républicaine de 1925, qui condamne l’ancien symbole de modernité ottomane au nom d’une nouvelle modernité nationale.

L’étude du fez permet finalement de comprendre que la politique ne s’exprime pas uniquement dans les constitutions, les parlements et les discours. Elle se manifeste aussi dans les vêtements, les coiffures, les gestes et les corps. L’histoire du fez est ainsi celle d’un objet ordinaire devenu un véritable langage du pouvoir.

Bibliographie indicative

Bibliographie

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  2. Moreau, Odille. “La révolution jeune turque de 1908 et la seconde monarchie constitutionnelle (1908-1919)”. L’Empire ottoman au XIXe siècle, 2020.

  3. Eldem, Edhem. “A History of the Ottoman Fez before Mahmud II (ca. 1600–1800)”. Muqarnas, vol. 38, 2021.

  4. Shaw, Stanford J., et Ezel Kural Shaw. History of the Ottoman Empire and Modern Turkey. 2 vol. Cambridge: Cambridge University Press, 1976–1977.

  5. Hanioğlu, M. Şükrü. Preparation for a Revolution: The Young Turks, 1902–1908. Oxford: Oxford University Press, 2001.

  6. Kayalı, Hasan. Arabs and Young Turks: Ottomanism, Arabism, and Islamism in the Ottoman Empire, 1908–1918. Berkeley: University of California Press, 1997.

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  8. Hanioğlu, M. Şükrü. Atatürk: An Intellectual Biography. Princeton: Princeton University Press, 2011.

  9. Zürcher, Erik Jan. The Unionist Factor: The Role of the Committee of Union and Progress in the Turkish National Movement, 1905–1926. Leiden: Brill, 1984.